S'inscrire

Se Connecter
Email :

Mot de Passe :

Nous Contacter

Aide à l'utilisation

4 Avril 2011

La première CLE est en ligne : accès par le piano central


28 Avril 2011

Le Forum est en ligne : inscription et connexion requises pour écrire des messages


Edito
 
 
L'Incarnation Esthétique
Marie-Christine Calvet
Mars 2011


VOUS AVEZ DIT MUSIQUE…

La musique, comme les autre arts, s'impose comme manifestation d'une tension créatrice propre à l'homme.

Le musical peut se décliner cependant selon différents aspects, celui de la Composition - structure du langage – celui de l'Interprétation - expression et réalisation – celui de la Perception - relation et effet sur l'environnement individuel et social – celui de la Transmission - éducation et didactique.


Il sera question ici de cerner plus particulièrement l’approche de l'instrumentiste devant l'œuvre musicale.


Quoique extérieur à la création initiale, le musicien oscille en permanence entre création et réalisation, à la fois récepteur et émetteur, il est conduit à prendre conscience de sa nature en tant que dépositaire de "l'incarnation esthétique".


Deux orientations s’offrent à l’instrumentiste : celle du pédagogue et/ou celle de l'interprète. Avec l’une comme avec l’autre, il est destiné à communiquer par le biais du Musical.


Le rôle du pédagogue comme celui de l'interprète semble se croiser en un point préétabli par l’esthétique musicale : celui de passeur ou de médiateur d’un sens inhérent au langage musical.


Avant de s'engager dans le périlleux débat du "sens" de la musique, il paraît pertinent d'insister sur l'intérêt primordial suscité par la voie qu'ouvre le musicien au monde, un chemin plein de la promesse de participer pour chacun d'entre nous, à la création artistique et peut-être pour certains, à la «Création» tout court.


Il est vrai qu'au quotidien, l'individu n'a que de rares contacts avec sa source intérieure. Ecrasé par les stimuli extérieurs, l’Homme moderne gère sa vie dans l’urgence. Il survit parfois plus qu'il ne vit et dépassé par l'accélération inévitable du rythme de ses journées, son besoin de contact avec ses racines vitales se fait plus pressant.


Les voies de la nature, de la spiritualité, de l’art et du monde virtuel que propose la musique, sont toutes des échappées vers l'intérieur. Il devient alors possible de s'écouter et de vivre à travers un imaginaire à sa portée, facilement consommable, précaire mais efficace. Ainsi s’expliquerait peut-être l’intérêt et le pouvoir grandissant accordés à tous ces domaines.


La musique aurait au moins un sens, celui de permettre à l'Homme de se mettre en contact avec une source d'énergie toujours renouvelée, capable de stimuler son existence et de le rappeler à sa propre vie… Peut-elle en avoir un autre?



LE DISCOURS MUSICAL


De nombreux ouvrages se sont penchés exclusivement sur la problématique du sens musical, ciblant essentiellement les angles de la composition ou de la linguistique comparative.


Abordons à nouveau ce questionnement mais cette fois sous le prisme de l'interprétation, afin de traiter, à partir des expériences des musiciens, de ceux dont c'est la pratique quotidienne, les obstacles rencontrés soit lors de leur apprentissage, soit lors de leur prestation publique.


Il est un fait indéniable : la musique "parle".


Sans mots, sans concepts, elle a le pouvoir de soulever les foules, de caractériser une ethnie, de soigner, d’apaiser les tourments, d'accompagner toutes les actions humaines qu'elles soient banales ou exceptionnelles. Elle appuie les rites, les religions, « pénètre à l’intérieur de l’âme » et semble pouvoir exercer toutes sortes d'influences bénéfiques ou maléfiques selon la façon de l'utiliser.


Depuis la dissolution de l'harmonie au profit de la mélodie, la musique en perdant la carrure et la limpidité harmoniques que révèle sublimement un "Art de la fugue", a perdu aussi peu à peu de son "objectivité".


Le Musical est dès lors sujet aux commentaires et aux manipulations des tiers qui exposent les points de vue les plus divers en prenant parfois le pas sur les intentions musicales du compositeur lui-même.


La musique se voit alors affublée de toutes les significations possibles. Elle se transforme en «images» et se fait «biographies». Elle va jusqu'à dépendre de la misère ou de la richesse du compositeur, de ses jours de gloire ou de ses échecs. On y trouve associé pêle-mêle ses amours, ses souffrances, ses réflexions existentielles, sa vie, sa mort... La musique devient un véritable récit, une narration qui s’étouffe de tous les sens qu'elle peut contenir.


La poursuite du "sens du langage musical" se pratique aujourd’hui encore dans l’enceinte d’établissements d’enseignement respectables. L'imagerie utilisée pour faire "entendre" ou pour faire "comprendre" la musique envahit encore beaucoup trop d'ouvrages, sans compter les discours souvent rébarbatifs qui tiennent lieu de cadre et de référence pour présenter une œuvre !


Trop d'exemples nous montrent à quel point la personnalité d'un compositeur n'était pour ainsi dire jamais en relation avec son impulsion créatrice. Mozart, aux moments les plus difficiles de sa vie, n'écrit-il pas ses œuvres les plus lumineuses? Faut-il attendre que la phtisie de Chopin le réveille à son art ou que Beethoven soit sourd pour qu'ils puissent enfin composer?


La musique n’est pas descriptive et n'a besoin d’aucune justification.


Pourtant elle dit bien quelque chose ! Et c'est ce "quelque chose", sans savoir exactement "quoi", que tous les interprètes du monde s'évertuent à transmettre.


S'il nous est difficile de définir le "sens musical", c'est qu'il échappe aux mots et ne trouve que peu de correspondances avec le langage verbal. Evoquer la myriade de couleurs, d'odeurs, de paysages, de sentiments et d'émotions que suscite la musique revient à poser le Musical comme accès privilégié à la Vie elle-même.


Le voyage qu’entreprend la musique entre compositeur, interprète et auditeur émet un signal clair ; le sens se révèle tout seul en un point d'appartenance au monde que tous reconnaissent sans pouvoir exactement ni l’identifier ni le sonder.


La musique est la Vie exerçant ses multiples vibrations dans l’espace sonique, un mouvement de l’être dans le temps.


Le parcours de l’audible inflige au temps un découpage fractionnel comme le font nos pulsions profondes qui s'inscrivent à notre insu, dans notre façon singulière d'appréhender le temps.


Il y a un temps d'angoisse, un temps de méditation, un autre de béatitude ou de colère. Le temps de nos pulsations cardiaques, de notre métabolisme, porte l’information juste ; c’est en fait elle qui crée l’instant.


Chacun des moments de nos vies inscrit en nous leur manière singulière de pulser le temps, ainsi fait la musique. A travers elle, nous percevons le miroir, l'image copie de notre parcours physique et psychique existentiel ; le sonore fait vibrer par sympathie notre propre expérience temporelle.


La perception, tout en demeurant d'une extrême finesse, finit toujours réduite à sa plus simple expression lorsqu'elle intègre un cadre de verbalisation. Combien au juste peut-on compter d'angoisses, de joies ou de tristesses ? A coup sûr, beaucoup plus que le mot ne peut en contenir ! La conceptualisation est réductrice et les essais pour nommer l'innommable restent infructueux.


La reconnaissance de la Vie en nous par l'intermédiaire du Sonore engendre l'émotion, vague, floue, indescriptible mais pourtant unique et ciselée, l’émotion cherchant toujours à se définir. Dans le sentiment qui lui est tout naturellement associé, celui-là ou un autre se précise, s’énonce de plus en plus clairement, réduisant ainsi la Vie et son vaste champ d’action à quelques humeurs passagères.


La musique serait-elle le fruit de cette réduction émotionnelle ? La musique n'est pas seulement affaire de sentiments, bien plus, elle est cette stimulation qui le génère.


L'affect est en ce sens un point de référence primordial car là ou se loge l'émotion existe sûrement en amont de celle-ci, un émetteur puissant ; l'émotion induit immédiatement l'intuition d'une source première.


Voilà à quoi devrait donc se référer l'interprète : l'écoute intérieure et son appartenance au monde qui nourrit son intuition. Le sentiment qu'il a d'une œuvre est en quelque sorte son premier point de contact avec une zone primordiale, une source ineffable.


Peut-on espérer qu'il existe pour tous un point focal dans lequel la Vie se concentre, une représentation unique d’une source initiale, de "'l’Etre"? Existe-t-il, comme nous l'affirme Jung, par-delà notre conscience objective individuelle, une psyché inconsciente collective universelle?


En admettant que la musique se soit adaptée aux ethnies suivant leurs modes de vie, leurs cultures, leurs climats, il est sûr qu'aucun de ces facteurs ne vient s'opposer à la certitude que, hors du cadre de son environnement, l'homme n'est pas entièrement contenu dans son milieu socioculturel et historique et qu'il persiste au-delà de son contexte, une réalité existentielle pure.


Fait d'atomes, du ciel et de la terre, il « sait » le haut, le bas, le clair et l'obscur, quelque part et où que ce soit, l'homme reste composé - créé, composant - créateur.


La musique est l'indice d'une Co création possible ou celui d'une simple observation de la Création elle-même, une exploration du dedans.


Les compositeurs possèdent l'accès direct à cette source invisible et pourtant présente, cette structure vivante et pénétrante de l'Etre. Ils sont à ce titre, les exemples à suivre pour scruter l'insondable en nous. En invitant l'autre à emprunter le chemin qu’ils tracent pour tous, ils créent un fil d'Ariane : leur œuvre.


L'interprète est un relais, il sonde les profondeurs de la composition musicale et entraîne l'auditeur à la découverte d’espaces insoupçonnés où lui-même a pénétré.



A LA CROISEE DES CHEMINS


Transmettre la musique, la faire vivre demande à l’interprète engagement et responsabilité. Son talent, sa sensibilité, ses capacités à catalyser le sens de l'œuvre musicale et à le transmettre font de lui un sujet de pouvoir.


L’interprète peut se diriger sur deux chemins radicalement opposées : celui du Narcissisme, conséquence immédiate du charisme, d’une personnalité surdimensionnée que développe parfois le virtuose ou celui d'une profession de foi, conséquence non moins immédiate du pouvoir d'unité et de communion que la musique exerce naturellement sur ceux qui l’approchent.


La première de ces directions se suffit à elle-même, le culte de l'Ego ne relèvant pas d'une problématique pédagogique. La seconde orientation, a contrario, procède d'une vision plus complexe consistant à analyser tous les facteurs qui permettent une structuration de l'art d'interpréter autre chose que soi même, en établissant un rapport entre cet autre et soi.



LE POUVOIR DE LA GESTUELLE - L’INCARNATION ESTHETIQUE


L'interprétation d'une œuvre musicale passe par le corps de l'interprète, elle est donc exposée, destinée à être autant vue qu'entendue.


Le geste est à ce titre un outil de communication extrêmement efficace car, in fine, c'est lui et lui seul qui opère. L'impact produit sur l'auditoire est relatif à ce que porte le geste à l'extérieur, à ce qu’il manifeste, c'est-à-dire le son. Geste et son se confondent et pour l’interprète ne font qu’un.


C'est donc dans cette coupe que s’ouvre le "sens" ; le geste contient, il signifie et souffle l'alchimie qui transmute l'affect sur le plan sonore. Le geste détient le pouvoir d'émouvoir ou d'indifférer.


Le geste n'est que ce qu'il dit, falsificateur ou sincère, il produit une image visuelle et sonore qui renvoie l'auditeur au point désiré.


Se pose alors la question de la magie du geste pour cet artisan de la scène qu’est l’interprète:illusion ou réalité?


S'il se suffit à lui même, le geste est vide, vide de sens : combien d'effets inutiles, de tirades pathétiques, d'accents dramatiques, d'envolées lyriques! Combien de compensations, de volonté à embellir la musique (comme si elle n'était pas autosuffisante), d'efforts pour faire croire à la transe de l’artiste, à la souffrance de la recréation! L'auditeur doit se faire patient, combien d'expression du néant devra-t-il supporter pour avoir droit à une réelle émotion!


Affirmons simplement que l'émotion est proportionnelle au contenu du geste.


Dans l'art de la gestuelle, le geste ne peut être que l'effet d'une cause souterraine souveraine. Renvoyer le geste au geste pour sa propre beauté n’est efficace que si la séduction vise une pure réalisation artistique.


Répétons-le, le geste peut être porteur de domination, d'autosuffisance et d’abus comme il peut, tout au contraire, être un loyal canal de transmission. Pour l’interprète, la pertinence du geste relève, en amont, d'une prise de conscience immédiate et incontournable du travail qu'il implique.


Trop souvent encore, l'enseignement de l'art d'interpréter se réfugie plus dans l’approximation intuitive de l'œuvre d'art que dans une réalisation réfléchie et solidement ancrée dans les principes musicaux couchés sur la partition. Un geste se travaille, comme le savent si bien les danseurs et l'acquisition de son efficacité expressive n'est pas seulement affaire de « talent » ou de « don ».


L'intuition en matière d'art est certes primordiale, sans elle, rien ne peut être conçu ni même imaginé, elle est nécessaire mais non suffisante. L'art d'affiner l'outil, de préciser sa «diction», de soigner son acuité est un art de "stratégie" artistique.


Que sert une Idée musicale plus ou moins bien exprimée, quelle est sa réelle valeur? Si l'Idée ressentie vaut la peine d'être communiquée, alors le travail sur son incarnation tangible semble parfaitement justifié en tant que gouvernail, axe directionnel et concret de communication.


Ainsi se précise petit à petit le projet de l'interprète. Le matériau de base qu'est le son est un matériau parfaitement adaptable, meuble, polymorphe, capable d'impressions sensibles subtiles qu'il est dommageable de ne pas utiliser. La gestuelle comme outil d'incarnation esthétique présente un prisme d'analyses irréductibles à la simplification, au "grosso - modo".


S'il est sûr que le "sens" est soigneusement mussé dans la partition, que notre seule piste est inscrite dans les signes du texte musical, le travail d'élaboration et de construction de l’interprétation d’une œuvre ne peut se soustraire à la mise en lumière de tous les points de contact des différents éléments qui composent l'édifice.


La gestuelle et la dynamique pianistique proposent une analyse raisonnée des relations et des rapports qu'entretiennent entre elles chaque partie du puzzle.


Des connections mentales d'apprentissage sont mises en place, traduire l'image textuelle visuelle et les signes qui la composent en une image auditive de la partition, en clair, associer au signe écrit un son approprié. Cette image sonore subit à son tour une métamorphose en une proposition kinesthésique venant associer au son choisi un geste approprié.


De cette étude résulte une organisation cognitive reliant le signe au son et le son au geste, la gestuelle de l’interprète n’étant qu’une transformation progressive de ces trois paramètres fondamentaux mis à sa disposition dans l’écriture musicale.


Fort de cette formation, l'interprète est en mesure d'utiliser les matériaux de base comme bon lui semble et de soumettre immédiatement à son intuition musicale des outils et des valeurs de synthèse objectifs.


La Gestuelle et la Dynamique pianistique précisent les principes qui régissent la « mise en forme » du Musical : elles permettent que le son en rapport aux signes de la partition, subisse la meilleure impression, celle du texte.


Cette structuration du travail de l’interprétation inclut non seulement les qualités de l’exécutant mais propose à l'auditeur un chemin d’écoute non aléatoire, rigoureux et objectif qui le préserve des inévitables dérapages de l’intuition personnelle de l’interprète sans ancrage réel dans la Création artistique, cela afin d’en subir la juste influence.



